AUX ORIGINES DE "TRIBU L'EXPERIENCE : OBSERVER LA TRANSE POUR CRÉER

Observer la transe depuis la scène

Au fil des années, j’ai observé attentivement ce qui se jouait dans les corps lorsque je performais.

Très vite, la scène est devenue pour moi un espace d’expérimentation sensible. J’ai commencé à analyser les attitudes, les mouvements, les regards, les respirations  à sentir comment les gens réagissaient aux textures sonores, aux boucles, aux montées rythmiques. J’ai testé, ajusté, affiné.

Les nappes se sont étirées, les mélodies sont devenues plus hypnotiques, les boucles plus cycliques, les chants plus répétitifs. Chaque élément se façonnait en fonction des réactions réelles des danseurs : ce que cela déclenchait dans le corps, dans l’émotion, dans la façon de se mouvoir ou de lâcher prise.

Progressivement, la musique se développait comme une spirale.
Pas à pas, elle emmenait vers un état plus profond, plus intérieur jusqu’à cette zone particulière que l’on pourrait appeler transe. Je voyais les visages se transformer. Certains souriaient, d’autres fermaient les yeux. Certains dansaient sans interruption, parfois même sous la pluie, comme coupés du reste. Il arrivait que des émotions surgissent : des larmes, des élans, des libérations silencieuses.

Un soir, une personne qui boitait s’est mise à danser longuement. Comme si, l’espace d’un moment, la douleur passait au second plan.

La transe rend-elle plus fort ? Peut-elle atténuer la perception de la douleur ?
La science s’est penchée sur ces questions, notamment autour des états modifiés de conscience et de la production d’endorphines mais les expériences restent variables et profondément individuelles. Ce que j’ai vécu, en revanche, est très concret : à mon sens,la musique agit sur le corps.

L’avoir vécu d’abord, en tant que public

Mais cette compréhension ne m’est pas venue uniquement en tant qu’artiste. Je l’ai d’abord vécue de l’intérieur, en tant que public.

Mes premiers chocs musicaux me sont arrivés à l’âge de 19 ans, lorsque je fréquentais des festivals de trance vocal, notamment en Belgique et en Hollande. Là-bas, le son et la voix me traversaient littéralement. Ils agissaient sur moi comme une forme de thérapie sensible.

Je dansais au milieu de milliers de personnes, portée par la foule, et je sentais mon cœur battre avec une intensité inhabituelle. Quelque chose se réveillait profondément en moi. Des émotions enfouies remontaient parfois jusqu’aux larmes des larmes qui, loin d’être lourdes, apportaient un soulagement réel.

Après ces traversées musicales, je ressentais une forme d’extase douce : un mélange de plénitude, de légèreté, d’apaisement intérieur. J’ai commencé dans la musique comme chanteuse, déjà habitée par ces états.

Passer de la scène vécue à la scène façonnée

Puis je suis passée derrière les machines. Et là, j’ai vu que ce que j’avais vécu en tant que "danseuse du dancefloor" se produisait aussi chez les autres lorsque je jouais.

C’est à ce moment-là que j’ai voulu aller plus loin : explorer, tester, comprendre.

J’ai commencé à créer des boucles sonores, des cycles, des textures répétitives que je pouvais faire évoluer en direct. Je les expérimentais sur différents publics, observant ce qu’elles provoquaient : dans le mouvement, dans la respiration, dans la qualité de présence.

Toutes les boucles qui ont ensuite nourri la création de « Tribu Experience » ont été testées de cette manière, au contact direct des transeurs.

Danser… ou voyager immobile

Dans certains contextes, le public dansait debout, immergé dans le rythme collectif, parfois jusqu’au bout de la nuit. Dans d’autres, j’ai proposé des formats d’écoute plus immersifs : allongés, au casque. Et je crois bien que, l’expérience changeait profondément.

En écoute libre, les corps se mettaient en mouvement, portés par l’énergie commune.
En écoute au casque, les gens s’intériorisaient davantage. Beaucoup s’allongeaient, fermaient les yeux, et vivaient le voyage de manière plus intime comme une forme d’hypnose douce, de rêve éveillé guidé par le son.

Ces allers-retours entre scène, piste de danse et écoute immersive m’ont permis de comprendre une chose essentielle : Le son ne se contente pas de s’entendre. Il se vit, il se traverse, il se ressent.

L’importance de l’écoute consciente

J'ai donc observé que parfois, l'écoute demande simplement une chose : notre présence. Être dans une écoute consciente, dans l’instant, sans attente particulière. Ne pas analyser, ne pas chercher à comprendre, mais laisser l’espace nécessaire pour que le son fasse son chemin en nous.

Se rendre disponible. Se laisser porter. Se laisser surprendre. Plus on entre dans cette qualité d’écoute, plus l’expérience se transforme. Le son semble nous traverser autrement, nous emmener plus loin, ouvrir des espaces intérieurs insoupçonnés.

Il ne s’agit pas de “faire” quelque chose, mais plutôt de relâcher. D’accueillir ce qui se présente. À première vue, cela peut sembler inaccessible. Pourtant, cette capacité appartient à chacun.

Pour ma part, plus jeune, il m’était très difficile de rester pleinement attentive au moment présent. Mon écoute était plus distraite, plus extérieure. Avec le temps, cette relation a évolué. J’ai appris à me rendre disponible, à laisser la musique m’habiter différemment à la percevoir autrement que comme un simple divertissement.

Dès lors que l’on accepte de se dire : « Je me laisse prendre par le son », quelque chose peut s’ouvrir à des degrés différents, avec des vécus uniques, mais sans exception.

Un album pensé comme une expérience à vivre

Car au fond, mon album concept « Tribu Experience » a été façonné dans cet esprit : non pas avec la vocation d’être compris, mais plutôt d’être vécu.

Une traversée sensible où chaque corps peut écrire sa propre histoire  au rythme des battements, des nappes, des voix, de ce qui résonne intimement en lui.

Un espace d’expérience que j’ai souhaité ouvrir, explorer, puis refermer comme on clôt un chapitre, pour laisser la création continuer de se déployer ailleurs, sous d’autres formes, sur d’autres territoires sonores.